Rupture franco allemande sur le NGF : un choc pour le système de combat aérien futur
La décision annoncée à l’été 2024 par Paris et Berlin d’arrêter le projet de nouvel avion de combat de sixième génération marque un tournant stratégique majeur. En mettant fin au volet NGF du Système de combat aérien du futur, le couple franco allemand fragilise l’architecture globale du système de combat aérien européen telle qu’esquissée dans les déclarations conjointes de 2017 et 2019. Pour tout manager de programme en France, cette rupture sur le SCAF et le cloud de combat européen liée à l’abandon du NGF rebat les cartes industrielles et politiques, avec des conséquences directes sur la planification capacitaire inscrite dans la Loi de programmation militaire 2024 2030.
Le projet SCAF devait articuler un avion de combat de nouvelle génération, des drones d’accompagnement et un cloud de combat interconnectant tous les systèmes, conformément aux feuilles de route validées par les ministères de la Défense français et allemand. La France comptait sur Dassault Aviation pour piloter la construction de l’avion de combat, tandis que l’Allemagne poussait fortement Airbus Defence and Space pour accroître son rôle dans la conception et l’architecture. Ces tensions industrielles et politiques entre industriels français et allemands, nourries par des arbitrages répétés entre Paris et Berlin, ont fini par rendre intenable la gouvernance du projet, malgré les tentatives de relance actées dans plusieurs déclarations conjointes depuis 2017 et les accords de principe signés en 2019 et 2021.
Pour la défense européenne, l’abandon du NGF laisse un vide capacitaire et symbolique, alors que l’aérien du futur devait incarner une Europe de la défense plus intégrée et crédible face aux États Unis. Le gouvernement allemand, sous la pression de Berlin et de responsables politiques comme Friedrich Merz, privilégie désormais des solutions plus souveraines pour ses propres besoins, en complément de l’acquisition du F 35 décidée en 2022. En France, Emmanuel Macron assume la fin de ce projet SCAF commun, tout en réaffirmant l’ambition d’un futur SCAF national autour d’un nouvel avion de chasse, inscrit dans la Loi de programmation militaire et présenté comme le prolongement de la réussite du Rafale, dont les commandes à l’export ont dépassé les 300 exemplaires selon les chiffres officiels de 2023.
Dassault libéré, Berlin se réorganise : quels effets sur le cloud de combat européen ?
La fin du volet NGF redonne à Dassault une liberté totale pour concevoir le successeur du Rafale, mais elle isole aussi la France sur le financement de plusieurs milliards d’euros, alors que la LPM actualisée prévoit déjà un effort significatif sur les capacités aériennes. Pour l’avion de combat du futur, Dassault Aviation peut désormais imposer ses choix techniques sans compromis avec Airbus, au risque de voir l’Allemagne développer un système de combat concurrent et de multiplier les architectures nationales. Cette recomposition du SCAF et du cloud de combat européen après l’abandon du NGF transforme donc un projet commun en trajectoires parallèles, avec un risque de duplication des capacités, de fragmentation des standards techniques et de surcoûts pour les budgets de défense.
En Allemagne, le lancement d’un programme souverain annoncé à environ 580 millions d’euros sur la période 2024 2027 et confié à des industriels exclusivement allemands illustre cette réorientation stratégique. Helsing, MBDA Deutschland, Rohde & Schwarz et Hensoldt travaillent sur un système de combat aérien numérique et un cloud tactique, pensé pour l’aviation allemande mais potentiellement extensible à d’autres forces européennes selon les communiqués du ministère fédéral de la Défense. Ce choix du gouvernement allemand confirme que Berlin veut maîtriser son propre cloud de combat, quitte à s’éloigner d’une architecture pleinement européenne, tout en revendiquant une interopérabilité minimale avec les normes OTAN, les liaisons de données type Link 16 et les futurs avions de combat alliés.
Pour les décideurs français, la question devient celle de l’interopérabilité entre un futur SCAF national, ce programme allemand et les autres systèmes européens déjà engagés, comme le Tempest britannique. Les débats politiques entre Emmanuel Macron, les responsables de la défense française et les partenaires d’Europe du Nord portent désormais sur la capacité à maintenir un système de combat aérien interconnecté et résilient. Dans ce contexte, les grands contrats civils comme l’investissement de Lufthansa dans de nouveaux long courriers Airbus et Boeing, souvent analysé comme un pari sur la modernisation de flotte et la compétitivité industrielle, rappellent que la base industrielle européenne reste solide mais fragmentée, avec des chaînes de valeur qui se croisent sans toujours se coordonner ni converger vers des standards communs.
Un cloud de combat sans NGF : quelles options pour la défense européenne ?
Le cœur du SCAF reposait sur un cloud de combat capable de relier avions de chasse, drones, systèmes sol air et moyens spatiaux au sein d’un même réseau de données tactiques. Sans avion de combat commun, l’abandon du NGF dans ce SCAF et dans le cloud de combat européen oblige les États à repenser la gouvernance technique et opérationnelle de ce réseau, en clarifiant les responsabilités entre nations cadres et partenaires. La défense européenne doit choisir entre un système unique piloté par quelques nations ou une fédération de clouds interopérables mais développés séparément, en s’appuyant sur des standards de données partagés, des architectures ouvertes et des liaisons de données sécurisées de nouvelle génération.
Certains industriels français et allemands soulignent que le cloud de combat peut survivre comme brique logicielle, couche de commandement et réseau de données, même sans avion de sixième génération partagé, à condition de définir des cas d’usage précis. D’autres, à l’image d’Éric Trappier, estiment que sans concept opérationnel clair, le cloud de combat risque de rester « vapeur d’eau », loin des besoins concrets du combat aérien et des scénarios d’engagement. Pour les responsables de programmes, l’enjeu est de transformer ce concept en capacités tangibles, financées dans les lois de programmation, avec des jalons calendaires précis et des budgets pluriannuels, comme l’illustre l’analyse sur la LPM actualisée et les investissements dans le spatial, les drones de combat et les moyens de guerre électronique.
À l’échelle de l’Europe, la question dépasse le seul couple franco allemand et engage l’ensemble des architectures de défense européenne, du ciel au cyberespace. Les choix de la France, de l’Allemagne et d’autres capitales sur les systèmes de combat, l’aérien du futur et les investissements en milliards d’euros conditionneront la place de l’industrie européenne face aux États Unis et aux grands programmes américains. Dans ce paysage, les transformations des grands motoristes, analysées par exemple à travers la stratégie de GE Aerospace et les annonces de Safran, montrent que la compétition mondiale impose des décisions rapides et cohérentes sur le futur SCAF et sur tout système de combat interconnecté, sous peine de voir l’écart technologique se creuser encore davantage au cours de la prochaine décennie.